Assez de chantiers, semons la liberté !

Le désir de liberté s’enflamme en Turquie. Le pouvoir s’est heurté à des gens déterminés à ne pas laisser le béton manger un parc, celui de Taksim à Istanbul. La solidarité s’est répandue de ville en ville, des milliers de personnes sont descendues dans la rue à travers tout le pays. Elles ont affronté les forces de l’ordre, érigé des barricades, exproprié des supermarchés, détruit des banques, saboté des chantiers. Là, il ne s’agit plus uniquement d’un parc, mais du refus d’un monde qui ne laisse de place qu’aux intérêts du pouvoir. Sur la place du parc, ils veulent construire un centre commercial, une méga-mosquée et une réplique d’une ancienne caserne militaire ; trois symboles du pouvoir actuel en Turquie. Mais là encore, il s’agit aussi de la destruction de dizaines d’hectares de forêts pour construire un nouveau pont, autant que de quartiers populaires qui sont mangés par le capital, que du bannissement de l’alcool pour les pauvres, que d’une possible interdiction légale de l’avortement. Bref, il s’agit du pouvoir qui veut prendre le contrôle sur l’espace, la vie, sur tout.
Eh oui… ceux qui ont du fric et du pouvoir en veulent toujours plus, et la loi est comme toujours de leur côté. Les cravateux bâtissent un monde en fonction de leurs besoins, leurs envies, leurs folies. Tout ce qui est écrasé en cours de route n’a dans leur logique aucune valeur, n’est même pas considéré comme un accident de parcours.

Ici à Bruxelles, on se heurte un peu partout à des chantiers, lorsqu’on se balade avec la tête trop dans les nuages. Hier encore il y avait un morceau de quartier, maintenant on ne reconnaît même plus ses rues, les maisons ont été avalées les unes après les autres par des machines. Centre ville « bobo-isé », quartier européen « mallette-cravate », gare du Midi « SDF à côté du TGV », zone du canal « toujours négligée et maintenant revalorisée pour les branchés », gare du Nord « gare de la Mort ». Le monstre du fric a eu beaucoup d’appétit, et n’a vomi que des cadavres de métal, de verre et de béton. On se croirait dans un cimetière où se trouve enterrée toute trace de vie que le pouvoir a jugée inutile ou nuisible à son existence.

Parfois, ces projets mégalomanes se heurtent à la dignité de gens qui ne se laissent plus humilier, comme en Turquie. Qui disent « non! », « assez! », « vous ne passerez pas! ». En Grèce, près du village de Skouries, la grande entreprise TVX Gold veut ouvrir une énième mine d’or, avec toute la destruction et pollution que cela engendrerait. Après des dizaines de manifestations et de petits sabotages, tout le chantier a été dévasté en février dernier lors d’une attaque nocturne de quelques dizaines de personnes, armées de bâtons et de cocktails molotov. En Val Susa (une vallée des Alpes italiennes), le chantier du TGV contesté et combattu depuis des années, a été attaqué en mai dernier par des dizaines de personnes à coups de cocktails molotov et de fusées artisanales. A Nantes (France), une lutte contre la construction d’un aéroport (et le reste) est en cours depuis quelques années, accompagnée de nombreux sabotages contre les chantiers des entreprises qui veulent construire cet aéroport, et d’affrontements sur le site prévu. A Bruxelles même, il y a aussi des rebelles qui se retrouvent pour lutter contre la maxi-prison que l’Etat veut construire au nord de la ville.

Opposons-nous de toutes nos forces et avec créativité aux projets du pouvoir. Que notre opposition puisse grandir et s’approfondir, jusqu’à ce qu’elle explose sur tous les terrains de la ville et de nos vies. Jusqu’à ce qu’elle devienne l’expression d’un cri ardent et destructeur, un cri pour la liberté. Nous n’avons pas peur des ruines, car ce seront les ruines du monde du pouvoir.

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[Paru dans Hors service n°38]

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