Mexico/Paris : A propos d’un « Repas solidaire pour les prisonnièr-e-s incarcéré-e-s au Mexique »

À la mi février deux compagnonnes anarchistes emprisonnées au Mexique, Amélie et Fallon, ont écrit une lettre critiquant un événement de solidarité organisé dans un musée de Mexico pour elles et pour d’autres prisonniers avec qui elles n’ont pas d’affinité, et ceci sans leur en souffler mot. Voici un extrait de cette lettre :

« Le 14 février un événement va avoir lieu dans le Museo de la memoria indómita avec pour objectif de récolter de l’argent pour les prisonnier-es politiques et anarchistes. Étant en prison, l’information que nous avons sur cet événement est minime. Nous ne savons pas qui l’organise, mais nous savons que nos noms apparaissent sur la liste des prisonnier-es pour lesquel-les il est prévu. Nous souhaiterions expliquer qu’il nous semble étrange que des personnes que nous ne connaissons pas et avec lesquelles nous n’avons pas d’affinités utilisent nos noms sans nous prévenir. Ce n’est pas parce que nous sommes en prison que nous n’avons pas de voix. Ces cérémonies de solidarité où sont mélangé-es tou-tes les prisonnier-es nous font penser à une récupération aveugle de personnes emprisonné-es. […] Depuis le début, nous sommes restées fermes sur nos positions et dans nos ruptures. Il nous semble très bizarre de voir nos noms à côté de ceux de Brian Reyes, Jacqueline Santana et de Jamspa dans un événement public de solidarité. Leur intention est peut-être de construire des relations entre différentes bandes. Nous le comprenons, mais nous savons aussi que cette absence de relations a des raisons. Certaines méthodes et intentions sont bien différentes et il y a des ruptures probablement irréconciliables. […]
Ceci dit, nous n’avons d’affinités avec aucune des personnes mentionnées -sauf Carlos-, pas plus qu’avec celles qui organisent l’événement. Elles ne prennent pas en considération les ruptures existantes, mais ne font que reproduire le “prisonniérisme”. Nous ne voulons pas être récupéré-es. Qu’ils fassent leurs événements de solidarité, mais sans nos noms. Ceux qui nous soutiennent savent pourquoi et ont des affinités avec nous. […] »

Quelques jours avant la sortie de la lettre des deux compagnonnes, nous avons pu voir sur deux sites (ici et ici) l’annonce d’un événement organisé à Paris « en solidarité avec les adhérents à la sexta zapatiste : Alvaro Sebastian Ramirez (Oaxaca), Alejandro Díaz Santis (Chiapas), Mario Luna (tribu Yaqui). Les compagnon-n-e-s anarchistes incarcéré-e-s à Mexico : Fernando Bárcenas, Abraham Cortés, Fallon Roullier, Amelie Trudeu et Carlos López. Les étudiant-e-s arrêté-e-s, suite aux manifestations pour les 43 étudiants disparus d’Ayotzinapa : Luis Fernando Sotelo, Jacqueline Santana et Bryan Reyes ». Rien que ça !

La lecture de cette annonce nous a laissé perplexe et nous avons immédiatement pensé que ça ne plairait pas aux compagnon-ne-s de voir leurs noms utilisés de cette façon et associés à des personnes qui n’ont rien à voir avec elles. Et la lettre d’Amélie et Fallon a en effet remis les pendules à l’heure, car que ce soit à Paris ou à Mexico le problème reste le même. Et comme il est très bien dit dans le texte d’appel à la soirée parisienne, « la solidarité devient dérangeante », en effet, mais pas de la façon dont l’entendent ses auteurs. Ici elle est « dérangeante » car elle ne prend pas en compte la volonté des compagnon-ne-s emprisonné-e-s, elle est « dérangeante » car elle ne prend pas en compte l’individualité de ces prisonnier-e-s mais les mélange tous dans le même saladier. Elle est « dérangeante », car se solidariser avec quelqu’un, c’est informer sur les raisons de sa situation. Si cela avait été fait, les organisateurs se seraient rapidement rendus compte que ça n’a aucun sens d’organiser un événement de solidarité avec des gens qui n’ont vraiment rien à voir les uns avec les autres. Leur seul point commun est d’être en prison au Mexique, rien d’autre ne les relie, contrairement à ce que dit le texte pour la soirée, qui les définit comme « la société civile organisée ou non », et énumère la liste des ingrédients de ce mesclun pourri : « les jeunes, les étudiant-e-s, les organisations sociales, les indigènes, les militant-e-s, les encagoulé-e-s, les casseur-e-s, les anarchistes, les squatteurs » [sic !].

Un petit rappel des faits. Fallon, Amélie et Carlos ont été.e.s arreté.e.s suite à des jets des pierres et de Molotovs sur un bâtiment du Ministère des communications et des transports de la ville de Mexico et un concessionnaire Nissan. Il ne s’agit pas de victimes. Nos compagnon.e.s ont choisi d’attaquer, l’ont fait et malheureusement sont tombé.e.s dans les mains de l’ennemi. Ce n’est pas une histoire de « vague répressive », « d’abus de pouvoir » ou de « la main de fer de l’État », ni de l’autoritarisme du président Peña Nieto. Nous aimons penser qu’Amélie, Carlos et Fallon auraient pu faire ce qu’il/elles ont fait aussi ailleurs, dans le Canada démocratique ou la France des Droits de l’Homme. Et leur coller dessus une « étiquette » de « victime » ou de membres d’une quelconque « société civile », c’est au moins cacher ce qu’il/elles sont. Il ne s’agit pas de solidarité, mais bien au contraire de politique faite sur leur dos.

On comprend bien qu’il y a ici une volonté de faire croire que ces gens sont connectés les uns avec les autres, qu’ils ont quelque chose en commun. Or quel est le lien entre un anarchiste et un zapatiste ? Pour essayer de répondre à cette question il y a un texte écrit par des compagnons anarchistes mexicains, qui dit notamment ceci :

« Comment peuvent-ils [des collectifs et individus anarchistes du Mexique] participer à cette condamnation de la violence antagoniste si le fait même d’être anarchiste signifie de fait une posture violente contre l’ordre établi ? Comment peuvent-ils faire des alliances avec une organisation qui cherche à construire la démocratie si, nous, nous ne croyons pas en la démocratie, ni dans les drapeaux, les patries, les hymnes nationaux ? Comment peuvent-ils croire en un mouvement de masse ? Comment peuvent-ils penser que nous allons pouvoir nous mettre d’accord avec des marxistes, trotskistes, léninistes, communistes, pacifistes… ? Quelle affinité idéologique peut-on avoir avec une organisation de style marxiste ?
Nous, nous croyons en une affinité qui dépasse le fait de se déclarer anti-capitaliste, ou de se dire activiste, ou d’être contre l’État et le système démocratique actuel. Nous croyons en la création de groupes d’affinité, partant d’une pratique réelle, qui s’opposent et se confrontent au pouvoir. Nous croyons en la destruction du système, et pas en sa possible transformation et réhabilitation. Nous croyons en la confrontation directe sans besoin de justifications comme l’autodéfense ou la résistance. Ces différences au sujet des formes d’agir, objectifs et moyens de la lutte, que maintiennent les zapatistes et La Otra Campaña, font que nous nous tenons à distance d’eux. »

Pour finir, nous reprenons encore les mots d’Amélie et Fallon, « Ce n’est pas parce que nous sommes en prison que nous n’avons pas de voix ». Car il nous paraît toujours aussi nécessaire de critiquer le prisonnierisme, et de rappeler que les prisonniers de la guerre sociale ne sont pas des pions, ni des variables, ni un gros tas informe de corps éloignés qui n’ont pas leur mot à dire, et qui sont hors de la société et de nos vies. C’est ce que voudraient les Etats, cela s’appelle l’isolement. Mais il reste encore de nombreux moyens d’entretenir des contacts avec nos prisonniers à travers le monde et de briser cet isolement, par l’attaque oui, mais on peut aussi leur envoyer des courriers pour leur demander leurs avis plutôt que de les utiliser comme de la vulgaire chair à canon politique.

Solidarité avec Amelie, Fallon et Carlos.
Feu à toutes les prisons.

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[Publié sur la Base de données anarchistes le 27 février 2015]

 

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