Heurts et malheurs en milieu policier

[Texte paru sur rebellyon le 4 octobre 2011]

L’actualité journalistique, c’est ce flux tendu de paroles, aussitôt dites aussitôt oubliées, que l’on nous sert tous les jours et qui, par leur abondance et leur bêtise, concourt à l’amnésie collective. C’est ce dispositif qui sous couvert de ne faire que décrire, sans « parti pris », la réalité la formate sans cesse.

L’actua­lité, ça n’est fina­le­ment que cette pro­duc­tion inces­sante de dis­cours débi­les qui essaient déses­pé­ré­ment de donner un sem­blant de sens à cette triste époque. Avec des fonc­tions plus ou moins gro­tes­ques : nous faire croire que la poli­ti­que réside dans le choix de tel ou tel futur can­di­dat, nous faire croire que les bra­queurs sont des fous ou des déses­pé­rés, que la police est, sauf excep­tions, une ins­ti­tu­tion irré­pro­cha­ble. Finalement, il semble bien que « l’actua­lité » soit une mar­chan­dise comme les autres.

Mais de temps à autres, au milieu de cet amas de bouf­fon­ne­ries et de men­son­ges, émergent des nou­vel­les réjouis­san­tes, sinon joyeu­ses. Et ces der­niers jours, il y en a eu un paquet concer­nant les forces de police. Nous publions les plus crous­tillan­tes ici. Parce que dans cette société sou­mise tous les jours à l’arbi­traire des flics, le mal­heur poli­cier est, toute pro­por­tion gardée, une des sour­ces de notre bon­heur.

Border line. Jeudi 29 sep­tem­bre : le numéro 2 de la Police Judiciaire lyon­naise, Michel Neyret, est arrêté chez lui en com­pa­gnie de sa femme. Il est soup­çonné d’être un peu trop proche de quel­ques truands notoi­res. Il est jusqu’à pré­sent accusé de « trafic de stu­pé­fiants, détour­ne­ment de fonds, trafic d’influence, cor­rup­tion et asso­cia­tion de mal­fai­teurs ». Au cours de ses 96h de garde-à-vue (« asso­cia­tion de mal­fai­teurs » oblige), des per­qui­si­tions ont lieu dans plu­sieurs établissements ban­cai­res et socié­tés finan­ciè­res à Genève. Le len­de­main, trois autres arres­ta­tions ont lieu dans le milieu poli­cier : Aymeric Saudubray, le patron de la BRI de Lyon (Brigade de Recherche et d’Intervention), le com­mis­saire Christophe Gava, res­pon­sa­ble de l’antenne gre­no­bloise de la PJ, ainsi que son adjoint. Les syn­di­cats poli­ciers sont cons­ter­nés. Comme quoi, il en faut peu pour dés­ta­bi­li­ser l’ins­ti­tu­tion poli­cière.
Début sep­tem­bre, Michel Neyret fai­sait le beau à la télé­vi­sion dans l’émission « Zone Interdite » consa­crée à la « lutte contre le grand ban­di­tisme » qui retra­çait de façon jour­na­lis­ti­que, donc plutôt mala­droite, plu­sieurs atta­ques récen­tes de bijou­te­ries à Lyon et à Grenoble. Star de l’émission, notre super-flic, mèche rebelle et allure décontrac­tée, était filmé s’entraî­nant au tir et orches­trant l’arres­ta­tion d’un go-fast.

Ironie de l’his­toire, il va sans doute bien­tôt connaî­tre le même sort que celui qu’il a réservé à tous ceux qu’il a arrêté. On raconte d’ailleurs que ceux qu’il a fait tomber durant sa car­rière fêtent, depuis jeudi, sa chute depuis leur lieu de déten­tion. « Cest de la folie à Corbas » confiait récem­ment un avocat à un jour­na­liste du Progrès.

Heureux hasards. Le 22 sep­tem­bre au petit matin. À 8h, au com­mis­sa­riat du 19e arron­dis­se­ment de Paris, un poli­cier de la PJ se fait sauter le cais­son avec son arme de ser­vice. Une heure plus tard, c’est au tour d’un de ses col­lè­gues de la cir­cu­la­tion de tuer son épouse, elle aussi flic, avant de retour­ner l’arme contre lui. Vers 10h, un troi­sième se pend chez lui en Seine-Saint-Denis. Et quatre d’un coup. Deux jours après, pour com­plé­ter la série, c’est au tour d’une gen­dar­mette de 32 ans de mettre fin à ses jours dans son loge­ment de fonc­tion de la caserne du 2e arron­dis­se­ment de Lyon. Avec une cin­quan­taine de sui­ci­des par an, la police reste encore mal­heu­reu­se­ment loin der­rière le monde car­cé­ral en matière de taux de sui­cide.

Villiers-le-Bel. Novembre 2007, une voi­ture de police ren­verse et tue deux jeunes cir­cu­lant à moto. S’en sui­vent deux nuits d’émeutes mémo­ra­bles au cours des­quel­les une grosse cen­taine de flics est bles­sée, notam­ment par des tirs de plomb. Quatre ans plus tard, le 22 sep­tem­bre der­nier, la Cour d’Appel de Versailles décide de ren­voyer en cor­rec­tion­nel le flic qui condui­sait la voi­ture res­pon­sa­ble de l’acci­dent pour « homi­ci­des invo­lon­tai­res ». Si il n’y a bien sûr rien à atten­dre de la jus­tice, cette ins­ti­tu­tion dont le seul rôle est d’ava­li­ser l’arbi­traire poli­cier et de donner des airs de nor­ma­lité au pou­voir de la matra­que, cette déci­sion fait plai­sir car elle va contri­buer à pour­rir la vie du flic en ques­tion.

À rete­nir aussi, le procès en appel des Cinq de Villiers-le-Bel : cinq jeunes hommes accu­sés d’avoir tirés sur la police au cours des émeutes et condam­nés en juin 2010 à de très lour­des peines de prison (jusqu’à 15 ans de réclu­sion). Ayant fait appel, cer­tains vont être reju­gés début octo­bre. Le procès risque de durer plu­sieurs semai­nes [1].

De l’autre coté de l’Atlantique. Dénonçant « la crise », « le chô­mage » et le « pou­voir des ban­ques », plu­sieurs mil­liers de per­son­nes défi­lent à Manhattan le 17 sep­tem­bre der­nier. Débute ensuite l’occu­pa­tion du parc Zuccotti à proxi­mité de Wall-Street. Samedi 22, une cen­taine d’occu­pants sont arrê­tés par la police, quel­ques uns gazés. La scène est filmée puis dif­fu­sée mas­si­ve­ment sur Internet. L’offi­cier tenant la bombe lacrymo est rapi­de­ment iden­ti­fié et pris pour cible par Anonymous, un célè­bre groupe de pira­tes-jus­ti­ciers infor­ma­ti­ques. Son nom, Anthony Bologna, ainsi que des ren­sei­gne­ments per­son­nels (numéro de télé­phone, adresse et anté­cé­dents judi­ciai­res) sont dif­fu­sés sur Internet pré­cé­dés d’un aver­tis­se­ment mena­çant : « We are wat­ching ! Expect us ! » dans lequel le haut gradé du NYPD est décrit comme une « cible ».

« Personne n’a rien à cacher, n’est-ce pas ? » C’est par cette ques­tion rhé­to­ri­que que la sec­tion autri­chienne du groupe de pira­tes Anonymous jus­ti­fie sur Twitter la publi­ca­tion des don­nées de près de 25 000 poli­ciers autri­chiens le 26 sep­tem­bre der­nier (noms, pré­noms, dates de nais­san­ces et adres­ses). Le groupe n’a même pas eu a pira­ter de ser­veurs mais a obtenu les infor­ma­tions par « une orga­ni­sa­tion proche de la police » selon ses dires. Le Ministère de l’Intérieur autri­chien a ouvert une enquête.

Tous ces déboi­res poli­ciers sont certes plai­sants. Mais l’apogée du drame poli­cier est sans doute atteint avec le lan­ce­ment de CopWatch-IDF. Depuis le 20 sep­tem­bre, ce site Internet qui lutte « par la trans­pa­rence et l’infor­ma­tion » contre les « vio­len­ces, la répres­sion et l’impu­nité poli­ciè­res », entend ficher publi­que­ment des dizai­nes de flics sur Paris, Lille et Calais avec noms, pré­noms, grades, bri­ga­des, photos et com­men­tai­res sur les tech­ni­ques et carac­tè­res des pro­ta­go­nis­tes (tel flic décrit comme « un stra­tège de la chasse aux pau­vres », tel autre comme « vio­lent » et « nhésit[ant] pas à tabas­ser », etc.). Une véri­ta­ble petite bombe.Le site est consa­cré « à la dif­fu­sion de ren­sei­gne­ments précis sur l’ensem­ble des forces de l’ordre par le biais d’arti­cles, d’images (photos et vidéos), mais aussi et sur­tout de trois larges bases de don­nées sur la police. Ces bases de don­nées, acces­si­bles par tous, per­met­tront à toute per­sonne vic­time d’abus, d’humi­lia­tions ou de vio­len­ces de la part des flics, d’iden­ti­fier le ou les poli­ciers auteurs de ces actes ». La réac­tion poli­cière ne s’est pas faite atten­dre et, comme on pou­vait s’y atten­dre, les flics ont été très mau­vais joueurs. Eux qui ont accès en per­ma­nence à une mul­ti­tude de fichiers conte­nant quan­tité d’infor­ma­tions rela­ti­ves à des mil­lions de per­son­nes dans ce pays [2] ont crié au scan­dale et au « fichage » devant ces quel­ques dizai­nes de fonc­tion­nai­res de police iden­ti­fiés ! Un cer­tain nombre d’entre eux ont d’ailleurs déjà porté plainte ; et le Ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, s’est emparé de l’affaire en pro­met­tant une plainte de son minis­tère pour « dif­fa­ma­tion publi­que envers un fonc­tion­naire de police » et une autre pour « dif­fa­ma­tion publi­que de l’admi­nis­tra­tion ».

Les flics, et leur minis­tre, s’offus­quent de ce site Internet en pré­ten­dant qu’il porte atteinte à leur sécu­rité per­son­nelle. Les pau­vres bou­gres fei­gnent de ne pas voir que c’est pré­ci­sé­ment tout l’inté­rêt de la chose. Ils font comme si déci­der d’être flic dans ce monde-là était un choix inno­cent. Comme si les hommes et les femmes qui déci­dent un beau jour de passer leur vie à sur­veiller, contrô­ler et sanc­tion­ner leur pro­chain n’avaient rien à assu­mer der­rière. Comme si ils pou­vaient faire ça en tout impu­nité, sans être inquié­tés.

Cela étant dit, la pra­ti­que du CopWatch anglo-saxonne qui consiste à seu­le­ment obser­ver et filmer les débor­de­ments poli­ciers n’a de sens que pour les esprits citoyens. Elle ne cons­ti­tue un hori­zon poli­ti­que sou­hai­ta­ble que pour la mino­rité de demeu­rés qui en est encore à vou­loir une police « exem­plaire » effec­tuant des inter­pel­la­tions sans recours à une force exces­sive, tra­vaillant sans bru­ta­lité, etc. Réalisable ou pas, cet objec­tif d’une société sans « bavu­res poli­ciè­res » reste assez peu dési­ra­ble, voire dan­ge­reux : on n’ose ima­gi­ner à quel degré de contrôle total et absolu arri­ve­rait une société où la répres­sion serait tel­le­ment incor­poré au corps social, tel­le­ment dif­fuse et géné­rale, qu’elle ne néces­si­te­rait plus aucune vio­lence visi­ble pour s’exer­cer. En outre, cette pra­ti­que reste sou­vent inof­fen­sive. Elle n’engage pas le poli­cier comme un ennemi, mais sim­ple­ment comme un homme effec­tuant mal son tra­vail. Le CopWatch ne peut deve­nir inté­res­sant et n’être effi­cace que lors­que la peur com­mence à chan­ger de camp. Quand les sur­veillants sont sus­cep­ti­bles d’être à leur tour sur­veillés. Et que cette sur­veillance fait planer une menace réelle sur leurs faits et gestes. En ce sens, les décla­ra­tions contra­riées et apeu­rées des syn­di­cats poli­ciers dans les médias sur le carac­tère dan­ge­reux et scan­da­leux du site nous ravis­sent.

Scandaleuse, cette ini­tia­tive l’est aussi parce qu’elle vient rap­pe­ler que l’espace social est, malgré tous les appels au « vivre-ensem­ble » et au « res­pect mutuel », par­tagé, tra­versé de conflits irré­conci­lia­bles. C’est ce sen­ti­ment par­ta­gée, cette haine dif­fuse de la police, qu’il s’agit de culti­ver. Car c’est en creu­sant et en appro­fon­dis­sant cet écart, ce fossé, cette conflic­tua­lité entre la police et ceux à qui elle rend cons­tam­ment la vie impos­si­ble qu’on en arrive à la consi­dé­rer comme un obs­ta­cle, un ennemi, une bande rivale. Qu’on en arrive à se doter des moyens tech­ni­ques pour la connaî­tre, et donc pour ne plus être seu­le­ment une proie. Pour lui échapper et, le cas échéant, la com­bat­tre.

Reste que ce genre de gestes, col­lec­ter et publi­ci­ser des infos sur la police, ne doit cer­tai­ne­ment pas s’arrê­ter là. Sans quoi, seule une partie du chemin aurait été par­cou­rue. Passer l’ins­tant du pur scan­dale média­ti­que, la ques­tion se pose main­te­nant de savoir, de déci­der, quoi faire de cette mul­ti­tude d’infor­ma­tions. Pour le dire autre­ment, nous serions déçus si la dif­fu­sion de tous ces fichiers conte­nant nom, pré­noms et adres­ses de poli­ciers n’occa­sion­naient pas un cer­tain nombre de muta­tions et de démé­na­ge­ments [3]…

O.

Notes

[1] Un bouquin publié par le collectif Angles Morts vient de sortir, qui revient en détail sur le premier procès.

[2] Le STIC (Système de Traitement des Infractions Constatées), le FPR (Fichier des Personnes Recherchées), le FNI (Fichier National des Immatriculations), le FNAEG (Fichier National Automatisé Des Empreintes Génétiques), le FAED (Fichier Automatisé des Empreintes Digitales), etc.

[3] Suite aux émeutes consécutives à l’assassinat de Karim Boudouda par la BAC de Grenoble, plusieurs baceux grenoblois et leurs familles avaient dû déménager en vitesse après que leur noms suivis de menaces de morts aient été tagués dans la cité de Villeneuve.

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