« Espace et capital » par Alfredo Bonanno

ESPACE ET DU CAPITAL

Aucune partie de l’espace physique ne peut être isolé de l’interférence du capital, que ce soit dans l’univers ou dans les profondeurs de l’océan, les montagnes ou les rivières, les mers ou les déserts, la grande métropole ou le plus petit, le plus reculé des villages. Toute une série de relations se croisent et se chevauchent : les éléments sans liens apparents sont liés par la matrice commune de l’exploitation. On se fourvoierai encore en tentant d’aller quelque part au loin, en dehors du monde comme on dit, pour y découvrir que les mécanismes du capital continuent de nous atteindre et fonctionnent parfaitement. Cela explique pourquoi nous sommes contre l’écologisme, de même que nous sommes contre toute autre «alternative» et toute proposition qui prétend faire quelque chose contre l’exploitation en isolant une partie de la réalité du reste. Bien sûr, nous partons aussi depuis des points de replis dans nos interventions, mais nous ne nous leurrons pas en croyant que l’on pourrait vraiment attaquer l’ennemi en restant au sein de cette «partie».
Afin de passer à l’attaque, nous devons remédier à la fragmentation (des luttes) qui, à un certain point devient un choix nécessaire, mais est essentiellement une stratégie qui a été imposée à nous par le capital.

Maintenant, le plus grave pillage opéré par l’exploitation, la charge qui a le plus de conséquences, est le vol du temps et de l’espace. Ces deux privations sont substantiellement liées. Le Capital vole notre temps en nous obligeant à travailler et en conditionnant nos vies, en les infestant d’horloges, d’engagements, de délais et ainsi de suite, jusque dans les moindres détails. En volant notre temps, il nous empêche de nous comprendre. Il nous aliène. Sans le temps, nous n’aurions même pas remarqué le vol de l’espace. Nous avons besoin de temps afin de prendre conscience de la présence même de l’espace. Pour penser, pour écouter, pour rêver, pour désirer. En vivant l’espace en termes de distance, de kilomètres à parcourir, de déplacement d’un endroit à l’autre, nous perdons de vue notre relation avec les choses, la nature, le monde entier.

Le Capital nous a volé du temps (car il en avait besoin pour la production) – puis est venu le système du contrôle et de la répression, et, enfin, la généralisation du consensus. Maintenant, nous sommes confrontés à la nécessité de passer à la réappropriation de notre temps et de l’espace. Notre attaque ne peut manquer de causer des dommages et de la ruine. C’est dans la logique des choses, la logique de la guerre de classes. Le projet du pouvoir est global. Il ne peut pas permettre l’existence « d’espaces vides ». Notre projet de libération est aussi mondial, pour la raison opposée. Il ne peut pas permettre que des espaces libres n’existent pas. Si nous devions laisser le capital atteindre la domination mondiale à ce niveau, nous serions morts pour de bon.

Heureusement, la route que devra parcourir le pouvoir afin d’achever sa mondialisation est encore longue. Ainsi comme l’espace (et les heures) détournées à un niveau global, le capital est en train de diviser la réalité en deux parties distinctes. Il ne s’agit plus seulement de l’ancienne fragmentation, mais d’une nette séparation, d’un véritable mur, entre inclus et exclus. La première partie sera la garantie d’un état de privilège, de domination, de niveaux élevés de culture, de projectualité et de créativité, et la seconde, une condition de survie, de consensus, de sous-cultures, de résignation ventre à terre, de manque de stimulation et peut-être même de manque de besoins. Dans cette perspective, le Capital et l’Etat exigent une disponibilité totale de l’espace social. Rien ne doit échapper à leurs contrôle.

Et ce n’est pas tout. Le Capital dispose désormais de technologies à sa disposition qui ne lui permettent pas tant la possession de l’espace que sa production réelle. Pensez à sa capacité à communiquer en «temps réel» entre deux points distincts séparés par des milliers de kilomètres de distance. Cela ne veut pas seulement dire changer l’ordre productif (variété, la créativité, les stocks, etc) mais aussi, et surtout, l’ordre humain des relations sociales (qui sont aussi économiques). Donc, le capital est effectivement la production de l’espace sur la base de son projet d’exploitation et de domination. Il transforme et détruit la nature, modifient les villes et les terres, détruit les mers, les rivières et les lacs, en soumettant les distances stellaires à sa logique militariste. L’espace produit de cette manière sert alors à canaliser les individus. Nous nous trouvons donc dans des embouteillages énormes, dans les accélérations le long des autoroutes, debout dans les files d’attente au supermarché. Nous sommes affligés par le chaos de la circulation, les rendez-vous qu’il ne faut pas manquer, les intérêts fictifs qui nous font nous sentir mal, nous obligent à être de manière insensée et perpétuellement en mouvement. Nous nous déplaçons dans des espaces qui ont été programmés pour nous, mais que nous imaginons que nous avons «choisi» nous-mêmes. Nos maisons sont pleines d’objets inutiles et dangereux. L’espace est devenu restreint ou a plutôt changé selon les besoins de la production capitaliste qui a besoin de vendre des télévisions, des réfrigérateurs, des machines à laver, des meubles intégrés dans les cuisines. Alors, presque sans s’en apercevoir, notre temps disparait et notre espace est lui-même la réduction des relations avec des objets qui témoignent de la puissance du capital à nous convaincre. De cette façon, nous sommes éduqués à la répétition. Nous effectuons les mêmes gestes, comme chacun-e sait (mais oublie systématiquement), dans l’antichambre du consensus.

Pour sa part, le capital est obligé de nous prendre l’espace, car il ne peut en laisser aucun disponible pour notre créativité, notre capacité à bricoler toute sorte de choses, notre désir d’innovation (qui est le premier stimulus pour trouver des solutions qui se révèlent être des dotations incroyables de la spontanéité et de la richesse). Si le capital devait laisser un espace à de telles forces individuelles, il ne serait pas en mesure d’atteindre le rythme de répétition qui est indispensable à sa production. Laquelle, nous ne devons pas oublier, ne repose que sur la condition de sa reproduction. Pensez aux efforts (aidés par la technique électronique) que le capital fournit pour réaliser les désirs de chacun-e avec le maximum (centralisée et codifiée) de diversification. Les grands noms de la mode, les chaînes de restauration rapide, la publicité qui met en valeur le goût individuel au sein de la production de masse, ne sont plus que des tentatives pour bloquer les divers chemins qui pourraient encore être parcourues aujourd’hui.

Bien que l’espace qui est produit et reproduit est basé sur le consensus, il contient une quantité considérable d’aspects purement répressifs, dans le sens policier du terme. Réglementer les mouvements dans tous les sens. Les matières premières et les hommes, les idées et les machines, l’argent et les désirs. Tout est coordonné, car tout a été préventivement homogénéisé. Les différences ne sont pas plus que cela, elles ne sont pas les diversités radicales. Elles ont été réduites au rang des apparences et à ce titre sont louées au plus hauts des cieux comme le règne de la liberté. Ainsi, la stratégie du pouvoir est donc celle de la maîtrise de «tout» l’espace de la même manière qu’il contrôle «tout» le temps. Ce n’est pas seulement une question de contrôle policier, mais surtout de contrôle basé sur le consensus et l’acceptation de modèles de comportement et d’échelles de valeurs qui sont celles des technocrates capitalistes. Que faire ? Aller à la recherche du temps perdu ? Des espaces perdus ? Pas dans le sens d’un voyage nostalgique, de remonter dans le temps. Rien dans la vie ne va vers l’arrière, tout comme rien ne se présente à nouveau d’une manière identique (ou même de manière tout à fait différente).

La vieille relation avec l’espace a laissé le signe d’un lieu physique. Le signe de l’humain et ses choses. Une route, une place, un carrefour, un pays, un fleuve, la mer et le ciel, les bois et les montagnes, étaient dans une relation ouverte avec les individus qui ont su (et voulaient) en être à l’écoute. Et les affinités entre les individus les ont conduit aux mêmes endroits, ont animé leurs sentiments, les ont poussé à l’action et la réflexion. On se retrouvait comme individus, alors que l’on se cache désormais dans le cadre d’un ensemble, d’une foule.

Autrefois nous étions ouverts, mais aussi souvent mal préparés et plus vulnérables. Désormais, nous sommes tous protégés par l’uniformité, la répétitivité. Nous nous sentons plus en sécurité parce que nous appartenons à la masse. Tout est produit et reproduit. Tout semble prêt à devenir une marchandise.

Dans cette perspective, la lutte pour les espaces autonomes* devient une lutte pour la réappropriation de tous les «territoires» au-delà et contre les règles du contrôle et du consensus.

*Note de traduction : Le terme anglais employé est « social spaces ». L’expression « espaces autonomes » a été préférée à « espaces sociaux », parce que le terme est trop vague par rapport à ce à quoi il fait référence, et aussi à « centres sociaux », parce qu’il ne recouvre qu’une partie de la réalité de ces espaces, parmi lesquels le squat, la zone d’autonomie, et autres espaces occupés.

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[Titre original: Spazio e capitale, publié dans le n.56 de « Anarchismo », 1987. Traduction en anglais par Jean Weir et publié dans « Let’s destroy work, let’s destroy economy » Elephant Editions, Londres. Traduit en français par Le Cri Du Dodo]

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